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Guillaume Depardieu en révolte contre les maladies de l'hôpital
Le Monde 27.07.03
par Sandrine Blanchard

Après un accident de moto et dix-sept opérations, l'acteur a contracté une infection nosocomiale qui a nécessité l'amputation d'une jambe. Il dénonce le « mensonge »des médecins et veut créer une fondation pour aider les victimes.

IL SOUHAITERAIT que l'article s'intitule « Utopie ». Utopie d'un monde « sans mensonge », « sans hypocrisie » où chacun « se battrait pour ses idées ». Utopie d'une société qui ne serait pas « fondée sur l'apparence »mais sur le respect des différences et où « l'argent ne régnerait pas en maître ». Si Guillaume Depardieu parle d'utopie, c'est que ce qu'il vit depuis sept ans le renvoie à tout ce qu'il exècre.
Sa révolte est à la hauteur de son drame. L'acteur, César du meilleur espoir masculin en 1996, s'est fait amputer de la jambe droite le 6 juin pour mettre fin à « une douleur insupportable liée à une infection nosocomiale ». « Concentrez-vous sur l'intérieur de votre genou et imaginez qu'à chaque fois que vous faites un pas, vous poussez un cri », tente-t-il de décrire.
Depuis son amputation, il partage ses journées entre un centre de rééducation et sa maison de la banlieue parisienne, entouré d'amis. Désormais, « la douleur est partie à 80 %, il me reste des douleurs fantômes, mais c'est quasiment le paradis par rapport à ce que j'ai vécu ».
Tentant de maîtriser sa nouvelle jambe, Guillaume Depardieu, 32 ans, père d'une fille de 2 ans et demi, parle de sa « vie brisée ». « J'avais des projets, je n'en ai plus. J'ai perdu ma femme, mon boulot, je ne peux plus exercer mon métier, je ne souhaite pas à mon pire ennemi de se lever un matin à ma place. » Une paire de béquilles reste à portée de main, le déverrouillage de son faux genou le fait parfois chuter, mais il parvient déjà à se tenir debout grâce à la plus chère des prothèses et à sa « colère », sa « force » morale qui, dit-il avec tendresse, « vient de ma mère ». « J'ai la chance d'être aimé des miens. »
Sa longue et complexe histoire médicale débute par un accident de moto en 1995. Du toit de la voiture qui le précède sur la route, une valise mal attachée tombe et le fait chuter. Victime d'une grave fracture ouverte avec destruction du genou, il va subir au fil des ans pas moins de dix-sept interventions dans plusieurs établissements de la région parisienne. « Dans un premier temps, la fracture a guéri, j'ai eu un moment de répit, puis les médecins m'ont dit qu'il fallait reconstruire le genou, ils ont voulu faire du zèle. C'est à partir de là que tout est parti en vrille. J'ai l'impression d'avoir été un cobaye. »

« L'ARGENT ! L'ARGENT ! »
Un chirurgien lui met en place une prothèse totale du genou, mais, quelque temps après, il est victime d'une première infection. Réopéré, il en contracte une seconde, un staphylocoque doré résistant à tout traitement. « Cette infection s'est déclenchée sans que je sache pourquoi. Les médecins ne me donnaient aucune réponse. J'étais dans l'univers du secret. Alors j'ai fouillé, il a fallu du temps pour comprendre. J'ai le défaut de la curiosité et la folie de penser qu'il y a une cause à tout. C'est par des fuites que j'ai su qu'il s'agissait d'une infection nosocomiale. » Un terme trop « pudique » à ses yeux et qu'il préfère remplacer par « maladie d'hôpital ».
Il était « bourré »de morphine et d'antibiotiques qui lui ont « bousillé l'estomac » et « fait vomir du sang ». Plus aucun médicament ne parvenait à atténuer sa souffrance. « Il n'y avait pas de remèdes. Lorsque je disais aux médecins que j'avais mal, ils me répondaient : arthrodèse ou amputation. Arthrodèse, cela signifiait une jambe totalement raide, plus courte que l'autre et un dos bousillé dans quelques années. »
Il s'est sauvé de l'hôpital « par la fenêtre, au vrai sens du terme » et a trouvé un chirurgien qui a accepté de l'amputer, ultime solution pour mettre fin à sa souffrance. « Je suis tombé sur quelqu'un de bien, qui m'a écouté, cela m'a un peu réconcilié avec le monde médical. »
C'est le « mensonge »qu'il n'a pas supporté et qui l'obsède. « Jamais un médecin ne m'a dit la vérité, on est dans l'hypocrisie, le non-dit. Les médecins devraient prendre des cours de psychologie. Ils prennent les gens pour des cons en oubliant que ce sont eux qui vivent le calvaire. J'ai fait une faute dans ma vie : j'ai fait confiance à la médecine. »
Il s'emporte, hurle parfois, contre « l'argent ! l'argent ! ». Cet argent qui lui a permis d'obtenir le « top de la prothèse, non remboursée par la Sécurité sociale » pendant que « l'ouvrier, à qui il arrive la même chose, lui, il crève » et qu'à l'étranger, « les enfants qui sautent sur les mines se retrouvent avec des prothèses moyenâgeuses ». Cet argent qui a poussé, se persuade-t-il, « l'industrie pharmaceutique, soutenue par les hommes politiques, à développer à outrance les antibiotiques sans se soucier des problèmes de résistance que cette décision allait entraîner ».
Révolté par « ce pays qui m'a menti », il entend « faire appel au droit » et « passer à l'attaque » en septembre. « Mon sort est scellé, je n'ai plus qu'une jambe, mais je souhaite obtenir réparation pour le préjudice professionnel et moral que j'ai subi et attaquer les médecins au nom de tous ceux qui vivent le même calvaire que moi. J'ai rencontré Mattei pour le lui dire. » Son avocat va déposer un référé et solliciter une expertise médicale. Ce sera alors à la justice d'établir une éventuelle responsabilité médicale. « J'irai jusqu'à la mort. Ils ont bousillé ma vie, je vais leur pourrir la leur. Je ne lâcherai pas. Je suis aigri mais encore là. »
En choisissant, quelques jours avant son amputation, de révéler son histoire et de lancer un appel à témoignages afin de créer une fondation pour lutter contre les infections nosocomiales, Guillaume Depardieu dit avoir « soulevé un scandale qui touche tout un système »²et qui lui a valu « des lettres anonymes avec menace de mort ».
Les témoignages, eux, ont afflué, bouleversants, racontant parfois des issues fatales et se terminant toujours avec cette même phrase : « Si mon histoire peut vous aider... » Des courriers de ce type, il en a reçus « des cartons ». « J'étais dépassé, certains courriers sont à chialer, il y a un vrai désespoir. Avec les infections nosocomiales, les gens ne comprennent pas ce qui leur arrive. Ils sont paumés. Ils n'osent pas demander des explications parce que les médecins les en dissuadent. Je me mets à leur place et je sais que c'est l'univers du secret. »

« UN MORT-VIVANT ».
En soulevant ce problème de santé publique, il est devenu « un vecteur de confession » et s'est retrouvé à la tête d'un projet à bâtir. « Il faut créer les statuts de l'association, s'en occuper, mais ce n'est pas mon métier, moi je suis un amuseur public. » Submergé, il lâche, en retenant ses larmes : « C'était pas ma vie, moi je voulais être sur scène. »
Alors il se bat - « Je ne sais faire que cela ». Il voudrait faire cesser le non-dit qui pèse sur les infections nosocomiales, il voudrait que tous les amputés de la planète puissent bénéficier, comme lui, de prothèses dignes de ce nom. « Dans mon centre de rééducation, j'ai découvert des choses toutes simples : nous sommes tous fragiles et vulnérables. J'ai été frappé par la simplicité face à la fatalité. C'est cette fatalité que je voudrais éradiquer. »
Par la force des choses, Guillaume Depardieu a aussi découvert « le handicap, la non-sociabilité »: « Déjà quand t'es pas beau, tu meurs, mais la société ne supporte pas non plus les défauts fonctionnels. » « Je suis indigné de nature, c'est ma grande chance. J'ai perdu ma jambe. Maintenant, il faut que j'avance, mais j'ai le sentiment d'être un mort-vivant. Mon vrai problème c'est de rester sur cette terre sans me suicider. » A l'image de cette valise mal attachée qui l'a fait tomber de sa moto, il se sent « très très mal attaché à cet univers ».

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