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Après un accident de moto
et dix-sept opérations, l'acteur a contracté
une infection nosocomiale qui a nécessité
l'amputation d'une jambe. Il dénonce le « mensonge »des
médecins et veut créer une fondation pour
aider les victimes.
IL SOUHAITERAIT que l'article
s'intitule « Utopie ». Utopie
d'un monde « sans mensonge »,
« sans hypocrisie » où
chacun « se battrait pour ses idées ».
Utopie d'une société qui ne serait pas
« fondée sur l'apparence »mais
sur le respect des différences et où « l'argent
ne régnerait pas en maître ».
Si Guillaume Depardieu parle d'utopie, c'est que ce
qu'il vit depuis sept ans le renvoie à tout ce
qu'il exècre.
Sa révolte est à la hauteur de son drame.
L'acteur, César du meilleur espoir masculin en
1996, s'est fait amputer de la jambe droite le 6 juin
pour mettre fin à « une douleur insupportable
liée à une infection nosocomiale ».
« Concentrez-vous sur l'intérieur
de votre genou et imaginez qu'à chaque fois que
vous faites un pas, vous poussez un cri »,
tente-t-il de décrire.
Depuis son amputation, il partage ses journées
entre un centre de rééducation et sa maison
de la banlieue parisienne, entouré d'amis. Désormais,
« la douleur est partie à 80 %, il
me reste des douleurs fantômes, mais c'est quasiment
le paradis par rapport à ce que j'ai vécu ».
Tentant de maîtriser sa nouvelle jambe, Guillaume
Depardieu, 32 ans, père d'une fille de 2 ans
et demi, parle de sa « vie brisée ».
« J'avais des projets, je n'en ai plus. J'ai
perdu ma femme, mon boulot, je ne peux plus exercer
mon métier, je ne souhaite pas à mon pire
ennemi de se lever un matin à ma place. »
Une paire de béquilles reste à portée
de main, le déverrouillage de son faux genou
le fait parfois chuter, mais il parvient déjà
à se tenir debout grâce à la plus
chère des prothèses et à sa « colère »,
sa « force » morale qui, dit-il
avec tendresse, « vient de ma mère ».
« J'ai la chance d'être aimé
des miens. »
Sa longue et complexe histoire médicale débute
par un accident de moto en 1995. Du toit de la voiture
qui le précède sur la route, une valise
mal attachée tombe et le fait chuter. Victime
d'une grave fracture ouverte avec destruction du genou,
il va subir au fil des ans pas moins de dix-sept interventions
dans plusieurs établissements de la région
parisienne. « Dans un premier temps, la fracture
a guéri, j'ai eu un moment de répit, puis
les médecins m'ont dit qu'il fallait reconstruire
le genou, ils ont voulu faire du zèle. C'est
à partir de là que tout est parti en vrille.
J'ai l'impression d'avoir été un cobaye. »
« L'ARGENT ! L'ARGENT
! »
Un chirurgien lui met en place une prothèse totale
du genou, mais, quelque temps après, il est victime
d'une première infection. Réopéré,
il en contracte une seconde, un staphylocoque doré
résistant à tout traitement. « Cette
infection s'est déclenchée sans que je
sache pourquoi. Les médecins ne me donnaient
aucune réponse. J'étais dans l'univers
du secret. Alors j'ai fouillé, il a fallu du
temps pour comprendre. J'ai le défaut de la curiosité
et la folie de penser qu'il y a une cause à tout.
C'est par des fuites que j'ai su qu'il s'agissait d'une
infection nosocomiale. » Un terme trop « pudique »
à ses yeux et qu'il préfère remplacer
par « maladie d'hôpital ».
Il était « bourré »de
morphine et d'antibiotiques qui lui ont « bousillé
l'estomac » et « fait vomir du
sang ». Plus aucun médicament ne parvenait
à atténuer sa souffrance. « Il
n'y avait pas de remèdes. Lorsque je disais aux
médecins que j'avais mal, ils me répondaient
: arthrodèse ou amputation. Arthrodèse,
cela signifiait une jambe totalement raide, plus courte
que l'autre et un dos bousillé dans quelques
années. »
Il s'est sauvé de l'hôpital « par
la fenêtre, au vrai sens du terme »
et a trouvé un chirurgien qui a accepté
de l'amputer, ultime solution pour mettre fin à
sa souffrance. « Je suis tombé sur
quelqu'un de bien, qui m'a écouté, cela
m'a un peu réconcilié avec le monde médical. »
C'est le « mensonge »qu'il n'a
pas supporté et qui l'obsède. « Jamais
un médecin ne m'a dit la vérité,
on est dans l'hypocrisie, le non-dit. Les médecins
devraient prendre des cours de psychologie. Ils prennent
les gens pour des cons en oubliant que ce sont eux qui
vivent le calvaire. J'ai fait une faute dans ma vie
: j'ai fait confiance à la médecine. »
Il s'emporte, hurle parfois, contre « l'argent
! l'argent ! ». Cet argent qui lui a permis
d'obtenir le « top de la prothèse,
non remboursée par la Sécurité
sociale » pendant que « l'ouvrier,
à qui il arrive la même chose, lui, il
crève » et qu'à l'étranger,
« les enfants qui sautent sur les mines se
retrouvent avec des prothèses moyenâgeuses ».
Cet argent qui a poussé, se persuade-t-il, « l'industrie
pharmaceutique, soutenue par les hommes politiques,
à développer à outrance les antibiotiques
sans se soucier des problèmes de résistance
que cette décision allait entraîner ».
Révolté par « ce pays qui m'a
menti », il entend « faire appel
au droit » et « passer à
l'attaque » en septembre. « Mon
sort est scellé, je n'ai plus qu'une jambe, mais
je souhaite obtenir réparation pour le préjudice
professionnel et moral que j'ai subi et attaquer les
médecins au nom de tous ceux qui vivent le même
calvaire que moi. J'ai rencontré Mattei pour
le lui dire. » Son avocat va déposer
un référé et solliciter une expertise
médicale. Ce sera alors à la justice d'établir
une éventuelle responsabilité médicale.
« J'irai jusqu'à la mort. Ils ont
bousillé ma vie, je vais leur pourrir la leur.
Je ne lâcherai pas. Je suis aigri mais encore
là. »
En choisissant, quelques jours avant son amputation,
de révéler son histoire et de lancer un
appel à témoignages afin de créer
une fondation pour lutter contre les infections nosocomiales,
Guillaume Depardieu dit avoir « soulevé
un scandale qui touche tout un système »²et
qui lui a valu « des lettres anonymes avec
menace de mort ».
Les témoignages, eux, ont afflué, bouleversants,
racontant parfois des issues fatales et se terminant
toujours avec cette même phrase : « Si
mon histoire peut vous aider... » Des courriers
de ce type, il en a reçus « des cartons ».
« J'étais dépassé, certains
courriers sont à chialer, il y a un vrai désespoir.
Avec les infections nosocomiales, les gens ne comprennent
pas ce qui leur arrive. Ils sont paumés. Ils
n'osent pas demander des explications parce que les
médecins les en dissuadent. Je me mets à
leur place et je sais que c'est l'univers du secret. »
« UN MORT-VIVANT ».
En soulevant ce problème de santé publique,
il est devenu « un vecteur de confession »
et s'est retrouvé à la tête d'un
projet à bâtir. « Il faut créer
les statuts de l'association, s'en occuper, mais ce
n'est pas mon métier, moi je suis un amuseur
public. » Submergé, il lâche,
en retenant ses larmes : « C'était
pas ma vie, moi je voulais être sur scène. »
Alors il se bat - « Je ne sais faire que
cela ». Il voudrait faire cesser le non-dit
qui pèse sur les infections nosocomiales, il
voudrait que tous les amputés de la planète
puissent bénéficier, comme lui, de prothèses
dignes de ce nom. « Dans mon centre de rééducation,
j'ai découvert des choses toutes simples : nous
sommes tous fragiles et vulnérables. J'ai été
frappé par la simplicité face à
la fatalité. C'est cette fatalité que
je voudrais éradiquer. »
Par la force des choses, Guillaume Depardieu a aussi
découvert « le handicap, la non-sociabilité »:
« Déjà quand t'es pas beau,
tu meurs, mais la société ne supporte
pas non plus les défauts fonctionnels. »
« Je suis indigné de nature, c'est
ma grande chance. J'ai perdu ma jambe. Maintenant, il
faut que j'avance, mais j'ai le sentiment d'être
un mort-vivant. Mon vrai problème c'est de rester
sur cette terre sans me suicider. » A l'image
de cette valise mal attachée qui l'a fait tomber
de sa moto, il se sent « très très
mal attaché à cet univers ».
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